De la réhabilitation du port de Suakin aux livraisons de drones Bayraktar, la Turquie consolide sa présence stratégique au Soudan, suscitant l’inquiétude croissante des capitales européennes.

Bayraktar TB2 combat drone is seen during presentation, in Siauliai Air Base, Lithuania. (Reuters)

Des relations de longue date qui soulèvent des questions majeures

L’année 2017 a marqué un tournant dans les relations turco-soudanaises. La visite de Recep Tayyip Erdoğan à Suakin et l’accord de la Turquie pour réaménager ce port historique ont soulevé des inquiétudes quant aux ambitions d’Ankara en mer Rouge, particulièrement en Arabie saoudite et en Égypte. Des discussions ont également évoqué la possibilité d’une présence militaire turque à Suakin, bien qu’aucune base militaire n’ait été officiellement confirmée.

La question s’est estompée après la révolution soudanaise, mais elle a refait surface après le coup d’État militaire d’octobre 2021 et a pris une importance accrue après le début de la guerre en avril 2023.

Une coordination politique remarquable pendant la guerre

L’engagement politique de la Turquie avec la direction militaire soudanaise s’est intensifié après le début du conflit. Ankara a reçu un émissaire du commandant de l’armée, Abdel Fattah al-Burhan, en juin 2023. En décembre 2024, Erdoğan a proposé de médier dans le conflit soudanais. Le 2 juin 2026, Erdoğan a reçu Burhan à Ankara, signifiant l’importance continue de cette relation. La présidence turque a indiqué que les deux pays cherchaient à élargir leur coopération dans le commerce, l’agriculture, l’énergie et la défense.

Des livraisons d’armes ininterrompues et une coordination sur le terrain

Une enquête du Washington Post a documenté un canal de plus de 120 millions de dollars entre l’entreprise de défense turque Baykar et l’armée soudanaise, impliquant des drones et d’autres équipements militaires. L’enquête a également rapporté la présence de techniciens de Baykar au Soudan, fournissant un soutien technique et logistique à l’armée.

Les Forces de soutien rapide (RSF) ont déclaré à plusieurs reprises avoir abattu des drones turcs de type Bayraktar. En mai 2026, Chatham House a rapporté que la Turquie avait fourni des systèmes de la famille Bayraktar à l’armée soudanaise, malgré les dénis d’Ankara concernant une implication directe. Le quotidien français Le Monde a également rapporté que la Turquie était devenue le principal soutien militaire de l’armée soudanaise depuis le début de la guerre, livrant des drones Bayraktar TB2 et Akıncı ainsi que des instructeurs sur le terrain.

La question centrale n’est donc plus de savoir si des équipements de défense turcs parviennent aux Forces armées soudanaises (SAF), mais plutôt l’étendue de la relation militaire entre la Turquie et l’armée.

Les ambitions turques au-delà des ventes d’armes : empreinte en mer Rouge et reconstruction

L’intérêt de longue date de la Turquie pour l’est du Soudan et la mer Rouge reste stratégiquement important. Le soutien militaire pourrait aider Ankara à bâtir une relation avec les SAF qui s’étend au-delà du conflit actuel. Face aux besoins immenses de reconstruction du Soudan, un engagement turc précoce pourrait positionner les entreprises turques pour de futurs contrats dans les infrastructures, l’énergie, l’agriculture et d’autres secteurs.

La relation de la Turquie avec des figures liées à l’ancien régime islamiste soudanais pourrait également conférer à Ankara un levier politique supplémentaire, compte tenu de l’influence des islamistes au sein de certaines sections de l’armée. La récente visite de Yasser al-Atta en Turquie soulève d’autres questions sur le soutien militaire et la coopération élargie que les SAF recherchent auprès d’Ankara.

Cette relation s’inscrit également dans le concours régional plus large impliquant la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan, y compris l’accord d’armement Pakistan-Soudan de 1,5 milliard de dollars qui impliquait initialement un financement saoudien avant d’être suspendu.

L’inquiétude grandissante de l’Europe

L’expansion de l’influence turque au Soudan préoccupe de plus en plus les capitales européennes. L’ECFR a appelé l’UE, l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne, en coordination avec le Royaume-Uni, à faire comprendre aux puissances du Moyen-Orient que tout soutien à l’escalade franchirait une ligne rouge. Des analystes ont par ailleurs souligné que l’utilisation de l’espace aérien égyptien comme hub de transit pour les livraisons militaires turques et iraniennes destinées au Soudan posait une question fondamentale pour l’Europe : comment contenir la prolifération des armes à travers le Sahel et la Corne de l’Afrique alors que des équipements militaires sophistiqués continuent d’affluer dans le conflit soudanais, avec le risque que ces armes échappent à tout contrôle effectif une fois la guerre terminée.


Sources :

  1. Al-Monitor, « Amid realignment with Egypt, Turkey steps up support for Sudan’s Burhan », août 2026.
  2. The Washington Post, « A Turkish arms firm helped fuel Sudan’s brutal civil war, records show », mars 2025.
  3. Defence Matters / Le Monde, « Chad bombing reignites debate over Turkey’s role in the Sudan war », août 2026.
  4. The Sudan Times, « Port Sudan, Islamists expand overseas military contacts », août 2026.

By Boutard

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